Document de principes
Affichage : le 16 juin 2026
Emilie Beaulieu MD MSP, Amir Wachtel MD, Suzanne Beno MD, André Champagne, Daniel Rosenfield MD, MHI; Société canadienne de pédiatrie, Comité de la prévention des blessures
Les blessures représentent une cause de décès importante chez les enfants et les adolescents canadiens de un à 19 ans et contribuent de manière appréciable aux handicaps à long terme, aux épreuves familiales et aux coûts pour la société. Pourtant, la prévention et le contrôle des blessures demeurent sous-reconnus et sous-financés par rapport au fardeau important qu’ils représentent. Le présent document de principes révisé s’inspire de celui que la Société pédiatrique a publié en 2012, intitulé La prévention des blessures chez les enfants et les adolescents : une démarche de santé publique, et contient des données récentes sur la mortalité et les hospitalisations liées à divers mécanismes de blessures dans les groupes d’âge pédiatrique. Il démontre que les blessures subies pendant l’enfance sont prévisibles et évitables et vise à procurer aux prestataires de soins pédiatriques les connaissances fondamentales dont ils ont besoin pour comprendre que la prévention des blessures est un élément essentiel de la santé des enfants. Des recommandations sont formulées pour faire progresser la prévention des blessures au Canada, notamment l’équité, l’infrastructure des données, l’harmonisation des politiques et la formation en médecine. Elles reflètent l’engagement de la SCP à prendre position pour cet enjeu de santé publique auprès des divers ordres de gouvernement.
Mots-clés : déterminants sociaux de la santé; Injury Equity Framework; jeu risqué; matrice de Haddon; sept prémices de la prévention des blessures
Les blessures représentent une cause de décès et de morbidité importante chez les enfants et les adolescents de un à 19 ans au Canada[1][2]. En 2018, 643 enfants et adolescents sont décédés en raison de blessures, tandis que 23 305 ont été hospitalisés et que plus de 1,2 million a reçu des soins aux services d’urgence[3]. Au-delà des préjudices physiques immédiats, de graves blessures peuvent avoir de sérieuses conséquences sur le développement de l’enfant, sa qualité de vie et sa capacité de reprendre le jeu ou l’école. De plus, les familles sont souvent touchées, doivent composer avec de longues périodes de convalescence, la détresse émotionnelle et les fardeaux financiers, qui incluent une perte de revenu découlant des exigences de leur rôle d’aidant. En 2018, le fardeau financier des blessures chez les enfants était estimé à 4,8 milliards de dollars au Canada[3]. Puisque, dans le milieu de la santé, la formation et l’éducation sont souvent axées sur le traitement aigu des blessures, le présent document de principes se veut une source fondamentale pour que les prestataires de soins pédiatriques comprennent les grands principes de la prévention des blessures.
S’appuyant sur une analyse bibliographique approfondie entreprise en mars 2025, le présent document de principes fournit un aperçu actualisé de l’approche évolutive de la santé publique relativement à la prévention des blessures, y compris l’équilibre entre le soutien des occasions de prise de risque pendant le jeu et la protection contre les dangers graves. Il fait aussi ressortir l’influence des déterminants sociaux de la santé et l’importance de stratégies coordonnées, y compris la législation, la conception de produits et d’environnements plus sécuritaires et la transmission de conseils, le tout dans une perspective d’équité. Il est essentiel que les prestataires de soins assimilent ces principes théoriques pour déterminer les intervenants clés, tels que les prestataires de soins, les chercheurs, les agents de la santé publique ou les défenseurs des politiques, et pour comprendre les rôles de chacun dans la prévention des blessures et le soutien des familles.
Les mécanismes courants des blessures sont les chutes, les brûlures, la noyade, les accidents de la route et les intoxications[4][5]. Ces incidents sont souvent classés en fonction de leur intention, c’est-à-dire les blessures non intentionnelles par rapport à celles attribuables à la violence, telles que les homicides, les blessures auto-infligées ou les voies de fait[4][5]. Étant donné les déterminants sociaux communs et les stratégies de prévention qui se recoupent entre les divers types de blessures, on constate un virage vers une approche plus intégrée de la prévention des blessures, quelle que soit l’intention[4][5]. Cependant, puisque le fardeau des maladies découlant de blessures non intentionnelles est beaucoup plus élevé en pédiatrie, le présent document de principes s’y consacrera. L’étape de développement des enfants, les activités auxquelles ceux-ci s’adonnent et leurs environnements influent sur les mécanismes des blessures observés dans les divers groupes d’âge. Les efforts de prévention, y compris les interventions environnementales, techniques et comportementales, influent également sur la fréquence des blessures au fil du temps.
Les tableaux 1 et 2 présentent les cinq principales causes de décès et d’hospitalisations découlant de blessures non intentionnelles par groupe d’âge au Canada, de 2018 à 2023. Chez les nourrissons de moins d’un an, les décès liés à des blessures continuent d’être surtout attribués à la suffocation (54,7 %) et à l’étouffement (24,5 %) au lit, ce qui souligne l’importance de toujours promouvoir des environnements de sommeil sécuritaires et de fournir des conseils sur la prévention de l’étouffement. La noyade est la principale cause de décès chez les enfants de un à 14 ans et reflète l’importance cruciale d’intensifier les interventions sur la sécurité aquatique. Les décès de passagers dans des accidents de la route sont plus élevés chez les enfants âgés de cinq à neuf ans (2,5 cas par million) que chez ceux de zéro à quatre ans (1,5 cas par million), probablement grâce à l’effet protecteur des sièges d’auto et à cause de la sous-utilisation présumée des sièges rehausseurs chez les enfants plus âgés [6]. Selon une étude canadienne, de nombreux enfants avaient transitionné à la ceinture de sécurité trop tôt, démontrant une plus forte proportion de mauvaise utilisation des dispositifs de retenue[7]. Les décès des occupants de véhicules automobiles demeurent une préoccupation majeure chez les jeunes de 15 à 19 ans, probablement à cause de comportements accrus de prise de risque, d’une plus forte proportion de jeunes conducteurs ou passagers de jeunes conducteurs et de la nécessité de renforcer les stratégies de prévention qui ciblent ce groupe d’âge. Un autre phénomène alarmant concerne les véhicules hors route ainsi que les décès et les hospitalisations liés aux motoneiges chez les enfants âgés de dix à 14 ans. Dans ce groupe d’âge, le nombre de décès et d’hospitalisations découlant de blessures en véhicule hors route dépasse le taux de mortalité causé par les véhicules automobiles, malgré la nature récréative des véhicules hors route. L’intoxication se dégage comme la principale cause de décès liés à des blessures chez les jeunes âgés de 15 à 19 ans, peut-être en raison des tendances plus vastes liées à la crise des opioïdes. Elle est également devenue une importante cause de décès et d’hospitalisations chez les enfants âgés de zéro à 14 ans, ce qui témoigne de nouveaux dangers comme l’ingestion de cannabis chez les tout-petits et de l’augmentation des issues fatales après l’ingestion de piles batteries. Les risques de nouvelles blessures, tels que les trottinettes électriques, ont suscité l’apparition de nouveaux codes de surveillance de blessures et fait ressortir l’importance et la nécessité de maintenir la surveillance et d’adopter des stratégies de prévention réactives pour s’attaquer à l’évolution des menaces.
Tableau 1. Les principales causes de décès découlant de blessures non intentionnelles par groupe d’âge au Canada, de 2018 à 2023, n (%)
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Moins d’1 an |
De 1 à 4 ans |
De 5 à 9 ans |
De 10 à 14 ans |
De 15 à 19 ans |
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Suffocation au lit 76 (54,7 %) |
Noyade 103 (37,7 %) |
Noyade 58 (28,7 %) |
Noyade 42 (17,5 %) |
Intoxication 555 (46,1 %) |
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Étouffement 34 (24,5 %) |
Piéton* 52 (18,3 %) |
Brûlures 39 (19,3 %) |
Motoneige/VHR§ 41 (17,1 %) |
Occupant d’un véhicule automobile‡ 254 (21,1 %) |
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Noyade 13 (9,4 %) |
Étouffement 38 (13,4 %) |
Piéton† 32 (15,8 %) |
Occupant d’un véhicule automobile‡ 33 (13,8 %) |
Noyade 97 (8,0 %) |
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Brûlures 5 (3,6 %) |
Brûlures 27 (9,5 %) |
Occupant d’un véhicule automobile‡ 31 (15,3 %) |
Intoxication 29 (12,1 %) |
Motoneige/VHR§ 75 (6,2 %) |
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Intoxication 5 (3,6 %) |
Intoxication 17 (6,0 %) |
Collision 11 (5,4 %) –Motoneige/VHR§ 11 (5,4 %) |
Piéton† 25 (10,4 %) |
Piéton† 68 (5,6 %) |
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* Collision : Blessures causées par une collision avec un objet, une personne ou une surface † Piéton blessé dans un accident de la route ‡ Occupants (passagers ou conducteurs) de véhicule automobile blessés dans un accident de la route § Conducteur ou passager blessé lors d’une collision en motoneige ou en véhicule hors route (VHR) |
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Tableau 2. Les principales causes d’hospitalisation découlant de blessures non intentionnelles par groupe d’âge au Canada, de 2018 à 2023, n (%)
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Moins d’1 an |
De 1 à 4 ans |
De 5 à 9 ans |
De 10 à 14 ans |
De 15 à 19 ans |
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Chutes 1 987 (60,7 %) |
Chutes 6 697 (53,4 %) |
Chutes 10 397 (69,7 %) |
Chutes 6 420 (47,4 %) |
Chutes 4 877 (27,4 %) |
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Brûlures 406 (12,4 %) |
Intoxication 2 235 (17,8 %) |
Collision* 1 007 (6,8 %) |
Collision* 1 939 (14,3 %) |
Intoxication 2 927 (16,4 %) |
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Intoxication 348 (10,6 %) |
Brûlures 1 537 (12,3 %) |
Vélo† 1 004 (6,7 %) |
Vélo† 1 442 (10,6 %) |
Occupant d’un véhicule automobile‡ 2 915 (16,4 %) |
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Étouffement 278 (8,5 %) |
Collision* 598 (4,8 %) |
Intoxication 603 (4,0 %) |
Motoneige/VHR§ 1 230 (9,1 %) |
Collision* 2 486 (14,0 %) |
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Collision* 131 (4,0 %) |
Noyade 241 (1,9 %) |
Brûlures 445 (3,0 %) |
Intoxication 911 (6,7 %) |
Motoneige/VHR§ 1 495 (8,4 %) |
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* Collision : Blessures causées par une collision avec un objet, une personne ou une surface † Vélo : Blessures subies à vélo ‡ Occupants (passagers ou conducteurs) de véhicule automobile blessés dans un accident de la route § Conducteur ou passager blessé lors d’une collision en motoneige ou en véhicule hors route (VRH)* |
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Les incidents de blessure ne sont pas répartis de manière uniforme au sein de la société. Les déterminants sociaux de la santé jouent un rôle appréciable dans l’épidémiologie des blessures[8][9]. Les facteurs de risque englobent de multiples aspects, y compris les caractéristiques de chaque enfant, leur contexte familial et leurs environnements sociaux et physiques, comme la situation économique du quartier et l’emplacement géographique (urbain, rural, proximité de l’eau)[10]-[13]. Par exemple, les enfants des familles à faible revenu sont victimes d’un plus fort taux global de blessures, tandis que ceux des régions urbaines risquent davantage de subir des blessures pendant leurs déplacements à pied et que ceux des milieux ruraux essuient des taux plus marqués de blessures en véhicule hors route[11]-[16]. On observe également un risque de blessures accru chez les personnes racisées et ethnicisées[17]-[19]. Les enfants autochtones qui habitent au Canada encaissent des taux démesurément élevés de blessures[20]. Cependant, ces disparités sont de plus en plus considérées non pas comme inhérentes à l’ethnie, mais à une répartition inéquitable des déterminants sociaux de la santé, forgées par des moteurs systémiques comme la pauvreté, le colonialisme et le racisme structurel[21][22]. Ces facteurs en amont influent sur l’exposition différentielle des enfants au risque et à l’accès à des facteurs protecteurs, laquelle contribue aux iniquités persistantes relativement à l’issue des blessures dans les divers groupes de la population. Il est essentiel de disposer de données ventilées pour dévoiler ces iniquités et éclairer des stratégies de prévention ciblées et équitables.
Puisque la compréhension de ces déterminants a évolué, les blessures devraient être considérées comme des incidents prévisibles façonnés par des facteurs de risque modifiables qui les rendent évitables. Des organisations internationales, telles que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), de même que Parachute, l’organisation canadienne de prévention des blessures, ont chacune souligné l’importance de ne pas percevoir les blessures comme « aléatoires », mais de plutôt les recadrer comme des résultats cliniques systématiquement évitables qui peuvent être limités grâce à des interventions ciblées[4][23]. Les experts préconisent désormais d’abandonner le terme « accident » pour le remplacer par une terminologie plus précise, comme « blessure » ou « incident de blessure »[24].
La matrice de Haddon constitue l’un des outils conceptuels les plus constants pour organiser les efforts de prévention des blessures; elle catégorise les facteurs contributifs en trois phases (avant l’incident, l’incident même et après l’incident) et quatre domaines : humain (p. ex., comportement, âge), agent (p. ex., véhicule, flamme), environnement physique (p. ex., conception des routes, logement) et environnement social (p. ex., normes, politiques) [25][26]. Plus récemment, un cadre d’équité des blessures (Injury Equity Framework) publié en anglais dans la revue The New England Journal of Medicine, a élargi ce modèle en y intégrant une perspective d’équité explicite. Ce cadre mis à jour préconise des données ventilées pour révéler les disparités, examiner les iniquités structurelles, prioriser les solutions communautaires et corriger les obstacles systémiques, des étapes qui sont cruciales pour parvenir à des réductions équitables du risque de blessures dans les populations d’enfants[27][28].
Le modèle de la santé publique en quatre étapes utilisé pour s’attaquer à d’autres problèmes de santé chez les enfants, tels que la vaccination et l’obésité, représente également une base solide pour favoriser la prévention des blessures grâce à la conception, l’exécution et l’évaluation d’interventions[29][30] :
Au Canada, la surveillance des blessures inclut le Système canadien hospitalier d’information et de recherche en prévention des traumatismes, qui amasse des données auprès des services d’urgence de onze hôpitaux pédiatriques et de neuf hôpitaux généraux et permet ainsi d’obtenir une riche source d’information sur les blessures pédiatriques[31]. Il est possible d’obtenir des données supplémentaires dans la Base de données sur les congés des patients, le Système national d’information sur les soins ambulatoires et le Système canadien d’informatique socio-économique, qui saisissent les hospitalisations, les consultations aux services d’urgence et les décès, respectivement. Ce sont des sources de données nationales importantes, mais elles procurent de l’information limitée sur les déterminants sociaux et structurels de la santé, qui compromettent les efforts de prévention des blessures axés sur l’équité.
Pour orienter l’élaboration et la mise en œuvre des stratégies de prévention, la prévention des blessures reposait habituellement sur trois piliers : l’éducation, l’ingénierie et l’application de la loi, lesquelles se sont enrichies de l’environnement, de l’économie, de l’autonomisation et de l’équité pour devenir les « sept prémices »[32]. Le tableau 3 résume les exemples de stratégies fondées sur des données probantes relativement à chacune des prémices[27][33]-[39].
Tableau 3. Exemples de stratégies fondées sur des données probantes à partir des sept prémices de la prévention des blessures
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Éducation |
Conseils préventifs correspondant à l’étape de développement des enfants[33] |
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Ingénierie |
Emballages à l’épreuve des enfants pour prévenir l’ingestion de médicaments[34] |
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Application de la loi |
Lois sur le port du casque, règlementation sur la conduite avec facultés affaiblies et lois sur les dispositifs de retenue pour enfants[35] |
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Environnement |
Mesures de modération de la circulation, telles que les traverses piétonnières surélevées, les avancées de trottoir et la baisse des limites de vitesse[36] |
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Économie |
Remise d’équipement de sécurité gratuit ou subventionné (comme les sièges rehausseurs, les détecteurs de fumée, les coffres sécurisés et les casques de vélo)[37][38] |
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Autonomisation |
Interventions communautaires participatives de prévention des blessures, adaptées aux contextes culturels et locaux[39] |
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Équité |
Efforts ciblés de prévention des blessures conçus et élaborés conjointement avec des populations dignes d’équité[27] |
Les données probantes démontrent qu’en général, l’éducation publique ne suffit pas à elle seule à susciter le changement, tandis que les mesures d’application de la loi et les réformes environnementales peuvent être efficaces, chacune de leur côté. Par exemple, Vision Zéro, adoptée dans plusieurs villes canadiennes, est une initiative internationale de sécurité routière qui s’est révélée efficace pour réduire les collisions et les décès grâce à une approche de systèmes sécuritaires. Elle a déplacé la responsabilité d’améliorer la sécurité des individus vers les concepteurs de réseaux de transport et les décisionnaires, à l’aide de stratégies comme les changements environnementaux (p. ex., mesures de limitations de vitesse et pistes cyclables protégées), l’application des lois, les campagnes d’éducation publique et une planification qui priorise la sécurité des usagers vulnérables[40].
Les stratégies de prévention des blessures peuvent être universelles (visant l’ensemble de la population) ou ciblées (axées sur des groupes particuliers à risque). Les approches globales, comme les lois sur l’utilisation des détecteurs de fumée ou le port du casque, peuvent améliorer la sécurité générale, mais n’atteignent pas toujours pleinement les personnes dans des situations plus à risque à cause de logements insalubres, d’obstacles financiers ou d’autres contextes de défavorisation sociale. Des stratégies ciblées qui visent expressément ces iniquités, telles que la distribution de détecteurs de fumée gratuits et des programmes d’installation dans les quartiers à faible revenu, sont essentielles pour s’assurer que les efforts de prévention protègent les personnes les plus à risque[9][41].
Depuis 15 ans, les recherches démontrent de plus en plus que la prise de risque adaptée au développement pendant le jeu (le jeu risqué) peut soutenir divers aspects du bien-être des enfants, y compris l’activité physique, la cognition, la confiance, la régulation émotionnelle et les habiletés sociales[42]. Pour distinguer les situations de prise de risque de celles pouvant entraîner des blessures graves, les publications scientifiques différencient les risques, c’est-à-dire les difficultés que les enfants peuvent reconnaître et gérer, des dangers, qu’ils ne peuvent pas détecter facilement et qui sont associés à une plus grande probabilité de graves préjudices[43]-[45]. Par exemple, l’escalade d’une structure de jeu est associée à des risques gérables, tandis qu’un équipement brisé ou instable constitue un danger caché.
Fait important, les principales causes de mortalité attribuables à des blessures chez les enfants (blessures d’un occupant de véhicule automobile, brûlures, blessures de piétons et étouffements) ne sont généralement pas reliées au jeu libre. Un décès qui survient pendant des activités récréatives est souvent lié à des dangers plutôt qu’à des prises de risque intentionnelles. Par exemple, les véhicules hors route constituent un danger important parce qu’en général, les jeunes ne possèdent pas les capacités développementales nécessaires pour gérer la vitesse et évaluer le terrain et les facteurs environnementaux en toute sécurité. De même, la profondeur et les conditions de l’eau sont dangereuses pour les jeunes enfants, qui courent un risque de noyade important s’ils sont laissés sans surveillance.
La plupart des stratégies de prévention des blessures fondées sur des données probantes, telles que les sièges d’auto, les clôtures autour des piscines et les contenants à l’épreuve des enfants, sont conçues pour éliminer les dangers plutôt que pour limiter les possibilités de saine prise de risque pendant le jeu. Ainsi, dans la plupart des cas, la prévention des blessures et le jeu risqué ne s’opposent pas, mais se complètent. Cependant, il peut être difficile de soupeser les dangers et les avantages pour le développement de mécanismes de blessures comme les chutes ou les collisions, qui sont des événements fréquents pendant le jeu risqué et les activités sportives. L’équilibre recherché peut varier selon le contexte[46]-[49].
Les conseils cliniques sur la prévention des blessures se sont toujours révélés efficaces[50][51]. Une analyse réalisée en 1993 a établi que 18 des 20 études retenues rendaient compte de résultats cliniques positifs, y compris des connaissances accrues de la part des parents, des comportements plus sécuritaires et, dans certains cas, une diminution des blessures[50]. Une analyse de 2018 portant sur 16 études menées entre 1991 et 2016 a fait ressortir des avantages semblables dans tous les cas sauf trois, y compris la réduction des blessures liées aux chutes, aux intoxications, aux brûlures, aux incidents de la route et aux noyades[52]. La plupart des études portaient sur des comportements autodéclarés, mais cinq mesuraient les véritables blessures, ce qui en soulignait la pertinence dans le monde réel[52]. Certaines interventions, particulièrement aux services d’urgence, combinaient les conseils à la distribution d’équipement de sécurité (p. ex., des coffres de médicaments sécurisés) et en accroissaient ainsi les répercussions[38]. Une récente étude randomisée par grappes du programme de prévention des blessures de l’American Academy of Pediatrics a également démontré une réduction importante des blessures déclarées par les patients lorsque les conseils étaient transmis lors des suivis réguliers des enfants en santé[33][51]. L’ensemble de ces données probantes fait ressortir toute l’importance des conseils sur la prévention des blessures en milieu pédiatrique.
Malgré les données probantes solides qui appuient l’efficacité des conseils sur la prévention des blessures, il reste difficile de transmettre ces conseils de manière continue en pédiatrie clinique. Les prestataires de soins pédiatriques, qu’ils travaillent en soins primaires ou occupent des rôles de consultation, rendent souvent compte d’obstacles comme la durée limitée des rendez-vous, les exigences cliniques conflictuelles et la formation insuffisante sur les sujets liés à la prévention des blessures (malgré l’importance qu’ils lui accordent)[50][51][53]-[55].
La prévention des blessures demeure sous-représentée dans l’enseignement au doctorat en médecine et en spécialité, malgré les données probantes manifestes pour la santé des enfants dans les divers milieux cliniques[56][57]. Une analyse systématique effectuée en 2018 a attesté que la formation officielle des résidents en pédiatrie et aux services d’urgence, qui prennent souvent des cas de blessures en charge, est souvent limitée dans le domaine[58]. Les apprenants conviennent massivement de l’importance de la prévention des blessures, mais témoignent du peu d’occasions structurées d’acquérir des connaissances et des compétences appropriées sur le sujet. Cette lacune est reflétée dans les programmes de résidence en pédiatrie au Canada, où seulement trois compétences des objectifs de formation nationaux portent expressément sur la prévention des blessures. Néanmoins, les interventions de formation ciblées sont très prometteuses. Par exemple, un programme de deux semaines consacré à la prévention des blessures pour les résidents en pédiatrie a dévoilé une meilleure rétention des connaissances par rapport à un groupe témoin, tant à la moitié qu’à la fin du programme[59]. D’autres programmes interactifs structurés ont également démontré des améliorations à la confiance, aux attitudes et à la compréhension des stratégies de prévention des blessures chez les apprenants[56][60].
Le comité de la pédiatrie communautaire, le comité des soins aigus et le comité directeur de la section de la pédiatrie sociale de la Société canadienne de pédiatrie, de même que des représentants de Parachute, ont révisé le présent document de principes.
COMITÉ DE LA PRÉVENTION DES BLESSURES DE LA SOCIÉTÉ CANADIENNE DE PÉDIATRIE (2025-2026)
Membres : Daniel Rosenfield MD, MHI (président), Hema Patel MD (représentante du conseil), Suzanne Beno MD (présidente sortante), Dominic Allain MD, Kristian Goulet MD, Emilie Beaulieu MD MSP, April Kam MD, Amir Wachtel MD (membre résident)
Représentants : Pamela Fuselli (Parachute), André Champagne (Agence de la santé publique du Canada), April Kam MD (section de la médecine d’urgence pédiatrique de la SCP)
Auteurs principaux : Emilie Beaulieu MD MSP, Amir Wachtel MD, Suzanne Beno MD, André Champagne, Daniel Rosenfield MD, MHI
Financement
Aucun financement n’a été accordé pour la préparation du présent manuscrit.
Conflits d’intérêts potentiels
Les auteurs n’ont aucuns conflits d’intérêts à déclarer. Ils ont remis le formulaire de divulgation des conflits d’intérêts potentiels de l’International Committee of Medical Journal Editors.
Avertissement : Les recommandations du présent document de principes ne constituent pas une démarche ou un mode de traitement exclusif. Des variations tenant compte de la situation du patient peuvent se révéler pertinentes. Les adresses Internet sont à jour au moment de la publication.