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L’accès à des services d’interprétation appropriés, essentiel pour la santé des enfants

Affichage : le 22 juin 2023


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Auteur(s) principal(aux)

Charles Hui MD, Société canadienne de pédiatrie, groupe de travail des soins aux enfants néo-canadiens,

Résumé

Puisque 20 % des Canadiens déclarent avoir une autre langue maternelle que le français ou l’anglais, il n’est pas rare que les professionnels de la santé et les patients maîtrisent des langues différentes. Lorsqu’un médecin et son patient ne peuvent pas communiquer correctement, ils courent le risque de mal se comprendre, ce qui peut se solder par de mauvais résultats cliniques et une réadmission hospitalière. Les services d’interprétation professionnels sont associés à une amélioration de la communication, de l’utilisation des soins, des résultats cliniques et de la satisfaction envers les soins. Il est démontré que le recours à des interprètes non formés ou improvisés, y compris les membres de la famille, accroît les erreurs d’omission, les substitutions, les modifications volontaires et les ajouts. Les enfants et les adolescents n’ont pas acquis une maturité développementale suffisante pour agir en qualité d’interprètes dans le milieu de la santé. Dans un tel contexte, ils sont mis dans une situation inappropriée avec laquelle il peut être difficile de composer et qui peut compromettre durablement à la fois à leur propre santé mentale et à leur relation avec les autres membres de la famille

Mots-clés : enfants; interprète; langue; préjudice

La démographie linguistique au Canada

Le dernier recensement du Canada démontre l’importante diversité linguistique au pays[1]. Ainsi, 20 % des Canadiens (6,8 millions de personnes) déclarent utiliser une autre langue maternelle que le français ou l’anglais, et 6,2 % des Canadiens (deux millions de personnes) parlent exclusivement une autre langue que le français ou l’anglais à la maison[1]. Dans les milieux de soins du Canada, le potentiel de discordance linguistique (c’est-à-dire qu’un professionnel de la santé et un patient ne maîtrisent pas la même langue) est élevé[2].

Ce que font les interprètes formés

Alors que les traducteurs transposent des textes écrits, les interprètes facilitent la communication orale entre des personnes qui ne maîtrisent pas la même langue. D’ordinaire, les interprètes travaillent en deux langues, de manière bidirectionnelle et simultanée. En revanche, les traducteurs se spécialisent habituellement dans l’adaptation de textes d’une langue à une autre, qu’ils ont l’occasion de revoir et de réviser. Pour obtenir plus d’information sur le rôle de l’interprète, sur la manière d’en trouver un et de bien utiliser ses services ainsi que sur les habiletés et les qualités à rechercher, il suffit de consulter le site Les soins aux enfants néo-canadiens, une ressource destinée aux professionnels de la santé qui travaillent auprès des enfants et adolescents immigrants et réfugiés ainsi que de leur famille[3]. Les professionnels de la santé qui font appel à des interprètes devraient également se familiariser avec les principes de compétence culturelle et de communication interculturelle[4][5].

Les services d’interprétation professionnelle peuvent être offerts en personne, par visioconférence ou par téléphone. Les publications ne démontrent pas clairement si une forme est meilleure que l’autre[6][7], et le choix du professionnel de la santé dépendra de la disponibilité, de la logistique, du coût, de la langue ainsi que du tableau clinique et du milieu de soins. Grâce aux avancées technologiques, il existe désormais de nombreuses plateformes mobiles qui permettent d’accéder à des interprètes dans une foule de langues et de dialectes. Le recours à des interprètes formés, que ce soit en personne, par visioconférence ou par téléphone, contribue à satisfaire aux principes d’égalité d’accès, d’équité et d’universalité des soins dans le système de santé canadien[8].

La discordance linguistique et la santé

Au Canada, la maîtrise défaillante du français ou de l’anglais est étroitement liée à une mauvaise santé autodéclarée[9]. Lorsqu’un médecin et son patient ne peuvent pas communiquer correctement, les préjudices potentiels incluent de mauvais résultats cliniques[10]-[12] et une réadmission hospitalière[13].

Une analyse bibliographique systématique a démontré les avantages de recourir à des professionnels plutôt qu’à des interprètes improvisés, c’est-à-dire des personnes sans formation, telles que des membres de la famille ou du personnel bilingue[14]. Le recours à des interprètes professionnels est associé à une amélioration de la communication, de l’utilisation des soins, des résultats cliniques et de la satisfaction envers les soins[14]. Selon quelques publications, les interprètes professionnels sont peu sollicités en pédiatrie[15][16]. Il n’existe pas de compte rendu sur l’utilisation des interprètes professionnels dans le cadre des interactions médicales au Canada, mais d’après les avis d’experts, elle serait faible.

Dans un sondage ponctuel du Programme canadien de surveillance pédiatrique (PCSP) qui a abordé l’accès aux services d’interprétation et leur utilisation auprès des réfugiés syriens, 87 % des cliniciens qui ont répondu avaient accès à de tels services, et seulement 67 % des interprètes possédaient une formation professionnelle (20 % détenaient une formation non professionnelle et 13 % étaient des amis et des membres de la famille)[17]. La Société canadienne de pédiatrie[3], l’American Academy of Pediatrics[18] et l’Association canadienne de protection médicale[19] conviennent de l’importance de l’interprétation et fournissent des directives aux professionnels de la santé. Le Réseau national de navigation pour nos nouveaux arrivants (N4), en consultation avec les dispensateurs de soins et les fournisseurs de services d’établissement au Canada, a publié une déclaration de principe recommandant une norme nationale d’interprétation dans le milieu de la santé. Cette déclaration contient également des recommandations sur les manières d’éliminer les obstacles linguistiques pour les nouveaux arrivants[20].

Les préjudices potentiels associés au recours à des interprètes non formés

Il est démontré que le recours à des interprètes non formés ou improvisés accroît les erreurs d’omission, les substitutions, les modifications volontaires et les ajouts[21]. Lorsqu’un membre de la famille assume les fonctions d’interprète, des questions de confiance et de confidentialité sont également soulevées, de même que le risque qu’il exerce un rôle protecteur ou veuille éviter les conflits. N’importe laquelle de ces questions peut accroître le risque d’erreur médicale et de mauvaise compréhension.

Les professionnels de la santé qui soignent des adolescents doivent tenir compte des questions de confidentialité et de consentement au traitement[22]. S’ils demandent à un membre de la famille ou à un étranger non formé de fournir des services d’interprétation pour le compte d’un adolescent vulnérable, ils se heurteront à la difficulté de respecter et de maintenir l’autonomie et la confidentialité de leur patient.

Pourquoi les enfants ne devraient pas être utilisés comme interprètes

Les enfants et les adolescents n’ont pas acquis une maturité développementale suffisante pour agir en qualité d’interprètes dans le milieu de la santé. Dans ce contexte, ils sont mis dans une situation inappropriée avec laquelle il peut être difficile de composer et qui peut compromettre durablement à la fois à leur santé mentale et à leurs relations avec les autres membres de la famille[23].

Un enfant appelé à être l’interprète d’un membre de sa famille peut en subir les conséquences suivantes :

  • Ressentir du stress[24].
  • Jouer le rôle de parent[25].
  • Voir sa santé psychologique décliner[26].
  • Entrer en conflit avec l’un de ses parents[27].
  • Être exposé à de l’information troublante et porter injustement le fardeau de secrets familiaux[27].
  • S’absenter de l’école[28].

En cas de négociation ou d’argumentation, un jeune peut se voir forcé de servir d’intermédiaire et d’ainsi diviser sa loyauté entre le professionnel de la santé et sa famille. Le recours à un enfant ou un adolescent à titre d’interprète accroît également le risque de mauvaise communication entre le médecin et la famille, ce qui risque d’entraîner des erreurs médicales, des traitements inappropriés et des consultations à l’urgence[22]. Selon les données probantes, les dispensateurs de soins n’ont pas assez conscience des effets négatifs du recours aux enfants et aux adolescents pour offrir des services d’interprétation aux membres de la famille[28].

Recommandations

  1. Les hôpitaux et les autres milieux de soins où les patients et les médecins ne maîtrisent pas la même langue devraient disposer de services d’interprètes formés offerts en personne, par visioconférence ou par téléphone.
  2. Les enfants et les adolescents ne devraient pas servir d’interprètes dans le milieu de la santé.
  3. Les services d’interprétation devraient faire partie des normes d’agrément des hôpitaux. Les organisations qui représentent les professionnels de la santé et les organismes responsables de l’agrément devraient s’associer au secteur de l’interprétation pour mettre au point et diffuser une norme nationale à l’égard des services d’interprétation.
  4. La création de services d’interprétation offerts jour et nuit en tout temps devrait être une priorité pour toutes les provinces et tous les territoires.

Remerciements

Le comité de direction de la section de la santé des enfants et des adolescents dans le monde ainsi que le comité de la santé de l’adolescent, le comité de la santé mentale et des troubles du développement et le comité de la santé des Premières Nations, des Inuits et des Métis de la Société canadienne de pédiatrie ont révisé le présent document de principes.


GROUPE DE TRAVAIL DES SOINS AUX ENFANTS NÉO-CANADIENS DE LA SOCIÉTÉ CANADIENNE DE PÉDIATRIE (septembre 2022)

Membres : Charles Hui, MD (président); Tony Barozzino, MD; Stacey A Bélanger, MD Ph. D.; Mahli Brindamour, MD; Muna Chowdhury, MD, Le Collège des médecins de famille du Canada; Susan Kuhn, MD; Sayo Olatunde, MD, Le Collège des médecins de famille du Canada; Radhika Shankar, MD, section des résidents de la SCP; Shazeen Suleman, MD

Auteur principal : Charles Hui, MD


Références

  1. Statistique Canada. Caractéristiques linguistiques des Canadiens [contenu archivé]. https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-314-x/98-314-x2011001-fra.cfm (consulté le 28 avril 2023).
  2. Sears J, Khan K, Ardern CI, Tamim H. Potential for patient−physician language discordance in Ontario. BMC Health Serv Res 2013;13:535. doi : 10.1186/1472-6963-13-535.
  3. Hilliard R, éd. Le recours à des interprètes dans le milieu de la santé. Mise à jour en février 2023. https://enfantsneocanadiens.ca/care/interpreters.
  4. Ladha T, Zubairi M, Hunter A, Audcent T, Johnstone J; section de la santé des enfants et des adolescents dans le monde. Les communications interculturelles – des outils pour travailler auprès des familles et des enfants. Paediatr Child Health 2018;23(1):70-3. doi : 10.1093/pch/pxx159.
  5. Vo D, Mayhew M, éd. Les compétences culturelles pour les professionnels de la santé des enfants et des adolescents. Mis à jour en avril 2018. https://enfantsneocanadiens.ca/culture/competence.
  6. Crossman KL, Wiener E, Roosevelt G, Bajaj L, Hampers LC. Interpreters: Telephonic, in-person interpretation and bilingual providers. Pediatrics 2010;125(3):e631-8. doi : 10.1542/peds.2009-0769.
  7. Locatis C, Williamson D, Gould-Kabler C et coll. Comparing in-person, video, and telephonic medical interpretation. J Gen Intern Med 2010;25(4):345–50. doi : 10.1007/s11606-009-1236-x.
  8. Walji M, Flegel K. Healthy interpretation. CMAJ 2017;189(41):E1273. doi : 10.1503/cmaj.171117.
  9. Pottie K, Ng E, Spitzer D, Mohammed A, Glazier R. Language proficiency, gender and self-reported health: An analysis of the first two waves of the longitudinal survey of immigrants to Canada. Can J Public Health 2008;99(6):505–10. doi : 10.1007/BF03403786.
  10. Gardam M, Verma G, Campbell A, Wang J, Khan K. Impact of the patient-provider relationship on the survival of foreign born outpatients with tuberculosis. J Immigr Minor Health 2009;11(6):437-45. doi : 10.1007/s10903-008-9221-8.
  11. Seale E, Reaume M, Batista R et coll. Patient–physician language concordance and quality and safety outcomes among frail home care recipients admitted to hospital in Ontario, Canada. CMAJ 2022; 194(26):E899-908. doi : 10.1503/cmaj.212155.
  12. Reaume M, Batista R, Talarico R et coll. In-hospital patient harm across linguistic groups: A retrospective cohort study of home care recipients. J Patient Saf 2022;18(1): e196-e204. doi : 10.1097/PTS.0000000000000726.
  13. Lindholm M, Hargraves JL, Ferguson WJ, Reed G. Professional language interpretation and inpatient length of stay and readmission rates. J Gen Intern Med 2012;27(10):1294–99. doi : 10.1007/s11606-012-2041-5.
  14. Karliner LS, Jacobs EA, Chen AH, Mutha S. Do professional interpreters improve clinical care for patients with limited English proficiency? A systematic review of the literature. Health Serv Res 2007;42(2):727–54. doi : 10.1111/j.1475-6773.2006.00629.x.
  15. Casey Lion K, Gritton J, Scannell J et coll. Patterns and predictors of professional interpreter use in the pediatric emergency department. Pediatrics 2021;147(2):e20193312. doi : 10.1542/peds.2019-3312.
  16. Evans YN, Rafton SA, Michel E, Ebel BE. Provider language proficiency and decision-making when caring for limited English proficiency children and families. J Natl Med Assoc 2018;110(3):212-18. doi : 10.1016/j.jnma.2017.06.002.
  17. Programme canadien de surveillance pédiatrique (PCSP). Problèmes de santé physique et mentale des enfants et adolescents réfugiés syriens. In : Résultats 2016. https://pcsp.cps.ca/uploads/publications/Resultats-du-PCSP-2016.pdf.
  18. American Academy of Pediatrics. Addressing Low Health Literacy and Limited English Proficiency. https://www.aap.org/en/practice-management/providing-patient--and-family-centered-care/addressing-low-health-literacy-and-limited-english-proficiency/ (consulté le 28 avril 2023).
  19. Association canadienne pour la protection médicale. Les bonnes pratiques : Communication axée sur le patient — Une communication axée sur le patient est cruciale pour la qualité des soins. https://www.cmpa-acpm.ca/fr/education-events/good-practices/physician-patient/patient-centred-communication (consulté le 28 avril 2023).
  20. Goodfellow C, Kouri C; Réseau national de navigation pour nos nouveaux arrivants. Normes pancanadiennes pour l’équité en matière de santé : Le cas des services d’interprétation provinciaux. 2022. https://www.newcomernavigation.ca/en/our-tools/resources/documents/PositionPaper-AccessToInterpretation-Oct2022-FR.pdf (consulté le 28 avril 2023).
  21. Flores G, Laws MB, Mayo SJ et coll. Errors in medical interpretation and their potential clinical consequences in pediatric encounters. Pediatrics 2003;111(1):6–14. doi : 10.1542/peds.111.1.6.
  22. Jackson MK, Burns KK, Richter MS. Confidentiality and treatment decisions of minor clients: A health professional’s dilemma and policy makers challenge. Springerplus 2014;3:320. doi :10.1186/2193-1801-3-320.
  23. Boylen S, Cherian S, Gill FJ, Leslie GD, Wilson S. Impact of professional interpreters on outcomes for hospitalized children from migrant and refugee families with limited English proficiency: A systematic review. JBI Evid Synth 2020;18(7):1360-88. doi : 10.11124/JBISRIR-D-19-00300.
  24. Kam JA, Lazarevic V. The stressful (and not so stressful) nature of language brokering: Identifying when brokering functions as a cultural stressor for Latino immigrant children in early adolescence. J Youth Adolesc 2014;43(12):1994–2011. doi : 10.1007/s10964-013-0061-z.
  25. Walsh S, Shulman S, Bar-On Z, Tsur A. The role of parentification and family climate in adaptation among immigrant adolescents in Israel. J Res Adolesc 2006;16(2):321–50. doi : 10.1111/j.1532-7795.2006.00134.x.
  26. Hua JM, Costigan CL. The familial context of adolescent language brokering within immigrant Chinese families in Canada. J Youth Adolesc 2012;41(7):894–906. doi : 10.1007/s10964-011-9682-2.
  27. Finlay F, Dunne J, Guiton G. G54(P) Children acting as interpreters. Arch Dis Child 2017;102(Suppl 1):A23. doi : 10.1136/archdischild-2017-313087.53.
  28. Russell BR, Morales A, Ravert RD. Using children as informal interpreters in pediatric consultations. Int J Hum Rights Healthcare 2015;8(3):132-43. doi : 10.1108/IJHRH-07-2013-0009.

Avertissement : Les recommandations du présent document de principes ne constituent pas une démarche ou un mode de traitement exclusif. Des variations tenant compte de la situation du patient peuvent se révéler pertinentes. Les adresses Internet sont à jour au moment de la publication.

Mise à jour : le 8 décembre 2023