Affiché le 6 octobre 2026 par la Société canadienne de pédiatrie | Permalink
Catégorie(s) : Publications scientifiques, Paediatrics and Child Health
Pallavi Mukherjee
L’évaluation par les pairs joue un double rôle : elle aide les équipes de rédaction des revues à publier des articles de grande qualité et fournit aux auteurs une rétroaction constructive. Elle occupe une place centrale dans l’édition savante, car les articles qui diffusent de l’information sur la recherche et les découvertes en santé et en médecine, les nouvelles technologies et les infrastructures peuvent avoir d’importantes répercussions sur la société. Toutefois, le système d’évaluation par les pairs n’est pas parfait. Cet article de blogue examine certains des problèmes structurels et logistiques auxquels il est actuellement confronté et propose des pistes de solution.
Le nombre d’articles de recherche publiés et l’éventail des disciplines couvertes par les revues scientifiques ont connu une hausse marquée. Le nombre de publications répertoriées dans Scopus et Web of Science a augmenté de près de 50 %, passant de 1,9 million par année en 2016 à 2,8 millions par année en 2022.1
Cette publication d’articles à grande échelle, également appelée inflation de l’impact1 , exerce une pression considérable sur le processus d’évaluation par les pairs et entraîne la publication d’articles de piètre qualité, ainsi que des biais et une inflation en matière de citations.1-2 Le volume même de publications contribue également à expliquer pourquoi il peut s’écouler 17 ans avant que les données probantes issues de la recherche soient intégrées à la pratique clinique.3-4
Cette forte augmentation du contenu pourrait être attribuable à la culture du « publier ou périr ». Les universités, les hôpitaux universitaires et les instituts de recherche associent les publications à la productivité en recherche. Plus un chercheur publie, meilleures sont ses chances d’obtenir un poste permanent ou une promotion — particulièrement s’il est en début de carrière — ainsi que de décrocher davantage de subventions, ce qui influe à son tour sur la réputation de son université. L’essor de l’intelligence artificielle générative et des usines à articles scientifiques alimente cette culture et peut entraîner la publication d’un nombre accru d’articles de piètre qualité, voire frauduleux5, de même que la propagation de fausses informations en santé et le gaspillage de ressources.
De 2013 à 2023, plus de 39 000 articles ont été rétractés, près de 50 % en raison de problèmes liés aux données, 16 % pour cause de plagiat et 8,3 % en raison de problèmes liés au processus d’évaluation par les pairs. Le fait de plafonner le nombre d’articles publiés permettrait non seulement d’assurer la publication d’articles de grande qualité, mais aussi d’alléger la pression exercée sur les équipes de rédaction, de réduire la charge de travail des évaluateurs et de donner aux chercheurs et aux décideurs le temps d’assimiler les publications existantes. Des initiatives comme le mouvement de la science lente et la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche préconisent une approche réfléchie et durable de la recherche.
La plupart des revues accordent une grande importance à la publication d’études novatrices présentant des résultats positifs. Toutefois, encourager la publication de résultats négatifs peut faire économiser du temps et de l’argent, réduire le biais de publication favorisant les études présentant des résultats positifs, renforcer l’intégrité et l’éthique de la recherche et reconnaître le travail considérable consacré aux expériences et aux études qui n’ont pas produit les résultats escomptés.
Le manque de diversité parmi les membres des comités de rédaction et les évaluateurs est un sujet souvent abordé dans le milieu de l’édition savante. Le rapport Publons Global State of Peer Review6 révèle que, dans des pays émergents comme la Chine, l’Inde et Taïwan, la proportion d’évaluations menées à terme était plus élevée que dans des pays comme le Royaume-Uni, les États-Unis et le Japon. Toutefois, le rapport6 a constaté une relation inverse entre le taux d’acceptation des invitations à évaluer et la charge de travail des évaluateurs dans les régions établies et émergentes. Cela indique que les taux d’acceptation plus faibles dans les régions émergentes ne s’expliquaient pas par un manque de volonté, mais plutôt par le fait que les chercheurs de ces régions recevaient moins d’invitations à évaluer des articles.6 Plusieurs autres études ont confirmé la sous-représentation des chercheurs des pays à revenu faible ou intermédiaire parmi les évaluateurs et les membres des comités de rédaction.7-12 Cette situation s’explique notamment par le fait que la plupart des revues scientifiques, des rédacteurs en chef et des membres des équipes de rédaction se trouvent dans des pays à revenu élevé, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, 6,13–15 et qu’ils ont généralement tendance à inviter des évaluateurs de leur propre région géographique.6,16–18 Cette pratique crée un déséquilibre dans la charge de travail des évaluateurs, offre moins de possibilités aux chercheurs des pays émergents et laisse inexploité un vaste bassin d’évaluateurs potentiels. Elle favorise également les travaux de recherche qui répondent aux intérêts de certaines populations et freine ceux qui portent sur des groupes marginalisés.6,19
L’évaluation par les pairs repose sur un processus d’échange. Les évaluateurs transmettent leurs commentaires aux auteurs et aident les équipes de rédaction à prendre des décisions. Ils peuvent également se familiariser avec les nouveautés dans leur domaine, perfectionner leur pensée critique, mieux comprendre le type de travaux que recherchent les revues et élargir leur réseau professionnel. Puisque les évaluateurs consacrent collectivement plus de 100 millions d’heures à cette tâche chaque année, dont la majeure partie est assumée par ceux des régions où la recherche est bien établie, il n’est pas étonnant que les équipes de rédaction mettent plus de temps à recruter des évaluateurs ou reçoivent des commentaires de moindre qualité. Le recrutement d’évaluateurs de partout dans le monde contribuerait à réduire l’écart entre l’offre et la demande en matière d’évaluation par les pairs, à atténuer la fatigue des évaluateurs, à diminuer les biais implicites auxquels font face les évaluateurs et les auteurs dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, ainsi qu’à élargir les perspectives de recherche afin de réduire les angles morts.8
Des études ont mis en évidence des biais fondés sur le genre dans le milieu de l’édition savante.6,20–27 Selon l’UNESCO, les femmes ne représentent qu’un tiers des chercheurs et subissent de la discrimination à toutes les étapes du processus de publication scientifique : leur place dans la liste des auteurs ; le temps que leur manuscrit passe en évaluation par les pairs ; les commentaires des évaluateurs et les décisions éditoriales28–32; les invitations à agir comme évaluatrices 26,33–36, et leur nomination aux comités de rédaction.26,37–40
Malgré l’augmentation constante du nombre de chercheuses dans le monde depuis 2001 et une croissance de leurs publications comparable à celle de leurs homologues masculins 22-23,41–43, cette progression n’est pas uniforme : les femmes demeurent sous-représentées dans certains domaines et certains pays.20,41,44 Encourager une plus grande participation des femmes à toutes les étapes de la recherche et de l’édition savante contribuerait à atténuer les biais dans la sélection des évaluateurs15, à favoriser des commentaires plus complets et des décisions éditoriales plus équitables et, en définitive, à promouvoir l’égalité des chances pour l’ensemble des évaluateurs.
L’évaluation par les pairs peut avoir une influence considérable sur le sort d’un manuscrit et le parcours professionnel d’un chercheur, mais le processus manque de transparence. Selon la revue, l’évaluation peut être anonyme, à différents degrés, ou ouverte. Bien que l’évaluation anonyme constitue la pratique courante dans le milieu de l’édition et ait contribué à réduire certains biais, des études ont démontré que la double évaluation à l’aveugle ne parvient pas toujours à dissimuler l’identité des auteurs, à améliorer la qualité des évaluations ou à détecter les erreurs. Elle a également donné lieu à des pratiques contraires à l’éthique de la part de certains évaluateurs.45–49 L’évaluation ouverte par les pairs accroît la transparence et réduit les commentaires négatifs50-51, mais elle comporte aussi certains inconvénients.46,52–54 De nombreuses revues améliorent actuellement leurs pratiques afin de rendre le processus d’évaluation par les pairs plus transparent.
Dans le cadre de l’évaluation transparente par les pairs, un article scientifique est publié avec l’historique complet de son évaluation, y compris les rapports des évaluateurs sans que leur identité soit dévoilée, les réponses des auteurs et les lettres de décision éditoriale. Les prépublications sont ouvertes aux commentaires de chercheurs du monde entier, ce qui permet aux auteurs d’améliorer leurs travaux avant de les soumettre à une revue dotée d’un processus d’évaluation par les pairs. Elles peuvent réduire les délais de publication attribuables à la charge de travail des équipes de rédaction et des évaluateurs, et contribuer à la publication de travaux de grande qualité. Certains chercheurs demeurent toutefois sceptiques quant à la fiabilité des prépublications, particulièrement parce qu’elles n’ont pas été évaluées par les pairs et sont donc susceptibles de contenir des erreurs. Elles peuvent également propager de la fausse information. De plus, puisqu’elles sont publiées en ligne et dotées d’un DOI, elles ne peuvent pas être entièrement supprimées, même si les données qu’elles présentent sont réfutées par la suite.
Dans une étude portant sur un manuscrit fictif truffé d’erreurs, le processus d’évaluation par les pairs n’a pas permis de déceler les deux tiers des erreurs majeures. Dans une autre étude, menée auprès de 171 chercheurs en biomédecine, 84,1 % ont déclaré n’avoir reçu aucune formation officielle sur l’évaluation par les pairs et 75,7 % ont affirmé qu’ils souhaiteraient en recevoir une. Puisque cette formation n’est pas obligatoire pour évaluer des manuscrits, de nombreux évaluateurs apprennent uniquement sur le tas. Des grilles structurées et des questionnaires normalisés peuvent être utiles. Il faut également encourager les évaluateurs à mettre leurs connaissances à profit pour évaluer la rigueur méthodologique des travaux ainsi que leur conformité aux normes scientifiques et éthiques de l’édition savante, plutôt que « l’importance » du sujet abordé. La liste de vérification à l’intention des évaluateurs de Parker et coll. (2018) porte sur les éléments essentiels d’une évaluation. Plusieurs formations de courte durée, gratuites ou payantes, sur l’évaluation par les pairs sont également offertes par Elsevier, Nature, le BMJ, l’ACS, Wiley et Clarivate. Un article de blogue de Clarivate explique également comment repérer les lacunes courantes d’une étude dans un manuscrit.
Toutefois, la mise en œuvre d’une formation destinée aux évaluateurs peut s’avérer complexe. Les lignes directrices varient d’une revue à l’autre, et une formation obligatoire pourrait réduire un bassin d’évaluateurs déjà restreint, ce qui prolongerait les délais de publication. Pour éviter cette situation, Proctor et coll. (2023) proposent d’intégrer l’enseignement et la formation sur l’évaluation par les pairs aux programmes obligatoires du premier cycle et des cycles supérieurs.
Les équipes de rédaction indiquent que le recrutement d’évaluateurs constitue l’étape la plus difficile du processus de publication.6 D’après le nombre total de publications, on estime que 13,7 millions d’évaluations sont réalisées chaque année. Cependant, aucune enquête ne permet d’établir avec précision l’ampleur réelle du travail qu’exige le processus d’évaluation par les pairs.6 Les rapports de Publons 20186 et de Taylor & Francis 2015 a constaté qu’il faut un peu plus de deux semaines pour évaluer un manuscrit après que l’évaluateur a accepté l’invitation. Ce délai ne tient pas compte du temps nécessaire aux équipes de rédaction pour recruter un évaluateur (en 2013, elles devaient envoyer des invitations à 1,9 évaluateur en moyenne pour en recruter un, comparativement à 2,4 en 20176), du temps que prennent les évaluateurs pour accepter l’invitation ni du temps consacré à en chercher d’autres lorsque les personnes invitées la refusent.
La valeur financière du temps consacré à l’évaluation par les pairs est estimée à 1,5 milliard de dollars américains pour les évaluateurs établis aux États-Unis, à 600 millions de dollars américains pour ceux de la Chine et à 400 millions de dollars américains pour ceux du Royaume-Uni. La rémunération des évaluateurs fait l’objet d’un débat complexe et persistant au sein du milieu de l’édition savante. Ce débat s’est intensifié pendant la pandémie de COVID-19, alors que le nombre de publications a explosé. Le fait de rémunérer les évaluateurs, même modestement, peut améliorer les résultats.55 Cette rémunération peut réduire le temps nécessaire pour recruter des évaluateurs et le délai entre la soumission d’un manuscrit et la première décision, responsabiliser davantage les évaluateurs, améliorer la qualité des évaluations, élargir le bassin d’évaluateurs et favoriser une plus grande équité entre les maisons d’édition et les évaluateurs.55–59 Malgré tout, de nombreux chercheurs considèrent l’évaluation par les pairs comme une façon de contribuer à la communauté scientifique et préviennent que la rémunération des évaluateurs pourrait entraîner une hausse des frais de traitement des articles et des droits d’abonnement. Ils soulignent également l’absence de critères ou de modes de rémunération convenus, le risque de fausser la sélection des évaluateurs et la possibilité que des agences ou des évaluateurs fabriquent de faux rapports d’évaluation.60-61
Le recrutement d’évaluateurs représente un défi, et les équipes de rédaction des revues déploient des efforts considérables pour trouver les personnes qui conviennent. En apportant des changements réfléchis, les maisons d’édition et les équipes de rédaction peuvent améliorer le processus d’évaluation par les pairs. Publier moins d’articles, mais de meilleure qualité, diffuser les résultats négatifs, diversifier le bassin d’évaluateurs, améliorer la formation et mettre à l’essai différentes méthodes d’évaluation par les pairs peut contribuer à atténuer certains des problèmes actuels.
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Mise à jour : le 6 octobre 2026